« Nous sommes des humains, chacun avec des parcours de vie à prévoir et non simplement des numéros ou un quota. » Depuis le 6 novembre 2025 et l’annonce de l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) par le ministre de l’Immigration Jean-François Roberge, cette affirmation résonne avec une intensité particulière pour des milliers d’étudiants, de diplômés et de travailleurs étrangers établis au Québec. Parmi eux, Aram Musco s’est imposé comme l’une des voix les plus actives de ce mouvement. Aujourd’hui porte-parole du collectif Le Québec c’est nous aussi, il multiplie les rencontres avec des élus et les prises de parole publiques pour défendre les droits de ceux qui, comme lui, ont bâti leur vie au Québec en comptant sur la stabilité des règles d’immigration. Il partage ici son parcours, son intégration au milieu culturel québécois, et l’impact concret de ces réformes sur son avenir.
Quel a été ton parcours au Québec depuis ton arrivée, et pourquoi as-tu choisi de venir étudier dans cette province plutôt qu’ailleurs au Canada ou ailleurs dans le monde?
Je suis arrivé au Québec en septembre 2022 à la suite d’une campagne de recrutement de l’Université de Montréal dans mon école préparatoire à Paris. J’étudiais à ce moment-là au Conservatoire Régional de Paris et des enseignants de la Faculté de Musique étaient venus présenter l’Université mais aussi la vie au Québec. Étant franco-américain, j’avais toujours rêvé de pouvoir vivre un jour en Amérique du Nord, et le Québec me paraissait comme le parfait entre-deux de mes deux cultures, réunissant des aspects de la France/Europe et des États-Unis. Je me suis donc lancé, j’ai obtenu mon baccalauréat en juin 2025, et je poursuis désormais une maîtrise au Conservatoire de Musique de Montréal dans la classe de Denis Brott. Parallèlement à mes études, je travaille à temps partiel également comme adjoint-superviseur à la Maison Symphonique de Montréal, et donc en lien avec mon domaine d’études.
Quelle expérience illustre le mieux ton intégration et ton engagement dans le milieu culturel québécois ?
J’ai eu l’honneur de représenter le Québec au sein de l’Orchestre National des Jeunes du Canada (NYO-C) en 2024. Cet orchestre réunit chaque été des jeunes étudiants musiciens, sélectionnés via un processus d’audition, de partout à travers le Canada. J’avais même reçu une lettre de félicitation de la part de la Députée de ma circonscription de D’Arcy-McGee, Madame Elisabeth Prass.
Ces études représentaient pour moi un pas de plus vers ma vie rêvée d’adulte, pouvoir un jour potentiellement intégrer un orchestre en Amérique du Nord. Au fil de mes études ici, je me suis bâti un vrai réseau amical et professionnel, m’ouvrant également la porte à une potentielle carrière dans le milieu administratif culturel, tout en poursuivant mes études à l’instrument.
À quel moment as-tu appris de l’existence du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), et quelles étaient tes attentes initiales par rapport à ce programme d’immigration ?
J’ai appris l’existence du PEQ lors de la campagne de recrutement de l’Université de Montréal, mais cela s’est précisé davantage une fois arrivée au Québec. Au fur et à mesure que je m’intégrais et construisais ma vie ici, j’effectuais petit à petit des recherches en ligne afin d’être familier avec les potentielles démarches à entreprendre. J’avais aussi demandé des informations à des amis de ma faculté qui avaient ou étaient sur le point de déposer leurs demandes via le PEQ.
Ce programme semblait stable, avec des conditions d’admissibilité claires et prévisibles. Je pensais donc ne pas avoir à me soucier du futur car mes études se passaient bien, et que je suis francophone. Je poursuivais donc mon intégration en bâtissant petit à petit une vie en tant que jeune adulte ici. D’autant plus, le Québec et le Canada m’avaient toujours été présentés comme une nation accueillante et ouverte.
Comment les réformes récentes du PEQ ont-elles concrètement affecté ton parcours et te projets de vie au Québec ?
J’ai appris en premier lieu le gel du PEQ volet des diplômés en octobre 2024. Je vous avoue, je ne comprenais pas concrètement ce que cela voulait dire sur le moment. Après tout, j’étais encore en train de compléter mon baccalauréat, tout cela me semblait encore relativement lointain. Ma priorité à ce moment-là était d’obtenir de bons résultats scolaires. J’avais pris connaissance d’un autre programme entre- temps, celui du défunt PRTQ, mais tout cela me semblait à l’époque comme de simples acronymes sans réel sens véritable.
C’est au moment où j’ai passé l’audition d’entrée à la maîtrise au Conservatoire de Montréal, en février 2025, que les autorités ont imposé sans préavis des quotas d’étudiants étrangers par établissements d’enseignement supérieur. Je suis tombé sous le choc lorsque j’ai appris que le Conservatoire avait reçu un quota de zéro étudiant étranger pour les élèves aux cycles supérieurs. Je n’en revenais pas! C’est vraiment à ce moment-là que mes recherches dans les règles et les programmes d’immigration se sont intensifiées. Heureusement, grâce aux efforts de l’équipe pédagogique du Conservatoire, ce quota a été révisé près de quatre mois plus tard ; quatre mois d’angoisse à ne pas savoir si j’allais pouvoir continuer mes études ici.
Je pensais en avoir fini là avec le stress de l’immigration, mais l’annonce soudaine de la fin du PEQ en novembre 2025 et son remplacement via le PSTQ était un véritable coup de massue: les critères de sélection semblaient beaucoup plus imprévisibles, avec un système de pointage qui ne semblait pas réellement refléter ma situation. J’avais beau avoir ce que le gouvernement disait rechercher : francophone, diplômé du Québec, jeune, avec de l’expérience de travail – le système m’allouait un pointage de 664 (aujourd’hui 704), alors que les tirages via le volet 1 du PSTQ, qui me concernait directement, étaient autours des 780.
J’ai eu recours à une consultante réglementée en immigration canadienne pour la première fois, Hélène Robitaille-Hidalgo d’IMMIRIS immigration, pour m’accompagner dans ces démarches. En attendant de recevoir une invitation, la vie ne s’arrête pas : j’ai emménagé dans un nouvel appartement, j’ai investi de l’argent dans mes biens (lit, canapé, etc.), j’ai commencé mon nouveau poste en tant qu’adjoint-superviseur à la MSM… Bref, je continue de bâtir une vie en tant que jeune, mais tout me paraît beaucoup plus incertain à présent.
Qu’est-ce qui t’a poussé à t’impliquer activement dans le mouvement pour la clause des droits acquis du PEQ et à prendre la parole publiquement ?
Simplement en regardant sur Instagram, je suis un jour tombé sur la page de l’association Le Québec c’est nous aussi (LQCNA), une organisation militante des droits des personnes immigrantes au Québec. J’ai commencé à suivre petit à petit leurs actions, jusqu’au jour où LQCNA a fait un appel aux témoignages via leurs stories Instagram. J’ai donc décidé de me lancer.
J’ai toujours été quelqu’un de proactif, je ne pouvais pas rester là à attendre sans rien faire, je voulais impérativement faire ma part des choses pour essayer d’aider à faire avancer la situation. Il fallait tout simplement que je sois en action. Je voulais également avoir la conscience libre de me dire que j’aurais tout essayé pour pouvoir poursuivre mon projet de vie ici au Québec : quand quelque chose nous tient à cœur, il faut se battre pour.
Après mon premier témoignage, les choses se sont accélérées. Je me suis rendu aux manifestations, j’ai pris la parole en public, participé à des entrevues, je me suis de plus en plus investi au sein de l’association, montrant mon intérêt et volonté à aider. J’ai eu l’honneur de rencontrer et, avec certains l’occasion d’échanger de vive voix, avec Madame la Mairesse de Montréal Soraya Martinez Ferrada, le Député Parlementaire des Français d’Amérique du Nord, Monsieur Christopher Weissberg, le conseiller des Français de Montréal, Monsieur Florent Pigeyre, Monsieur le Député Guillaume Cliche-Rivard de Québec Solidaire ainsi que Monsieur le Député André Albert Morin du Parti Libéral du Québec.
J’ai rencontré de superbes personnes, chacune dans des situations similaires, des histoires de vie et des parcours d’immigration mis en suspension subitement, des situations complètement aberrantes : des personnes qui parlent français, avec des emplois, certains avec des logements achetés… Plus j’observais d’incohérence entre ce que les politiciens disaient et ce que je voyais en réalité, plus cela alimentait ma volonté de m’investir d’autant plus.
Je suis désormais un porte-parole officiel du mouvement Le Québec c’est nous aussi, et je vais continuer à faire tout mon possible pour faire avancer les choses tant que l’on n’a pas la certitude d’une clause grand-père ou au minimum des mesures transitoires pour les personnes concernées.
Selon toi, en quoi l’absence de clause de droits acquis est-elle injuste ou problématique pour les étudiants et diplômés internationaux déjà établis au Québec ?
Je pense qu’il serait injuste de ne pas accorder de clause de droit acquis à des personnes diplômées déjà présentes sur le territoire québécois. Ces étudiants ont investi financièrement dans leurs études ici, sont formés aux normes québécoises, se bâtissent petit à petit un réseau professionnel ici et sont arrivés au Québec, comme moi, à un moment où les règles étaient claires. Il s’agit ici d’un contrat moral avec le gouvernement, fondé sur un rapport de confiance. Refuser une clause de droit acquis serait aussi délaisser des talents formés au Québec, prêts à intégrer le milieu professionnel à un moment où la croissance démographique au Québec tend vers le bas.
Quel impact ces changements ont-ils sur ton sentiment d’appartenance au Québec et sur ta confiance envers les politiques d’immigration actuelles ?
Il est certain que ma confiance s’est effritée ces derniers mois avec autant de changements, mais je reste positif. Mon sentiment d’appartenance reste néanmoins inchangé, je me sens québécois, je me sens Montréalais, et j’espère un jour pouvoir obtenir ma citoyenneté canadienne. Je me sens tout simplement chez moi ici.
Quelles sont vos attentes envers le gouvernement du Québec face aux récents changements et que demandez-vous concrètement pour les personnes déjà établies ici ?
Au moment où je réponds à cette question, le gouvernement semble changer progressivement de posture, notamment avec l’annonce aujourd’hui (le 9 février 2026) de Madame la Députée Christine Fréchette qui serait favorable à une clause de droit acquis si elle est élue cheffe de la CAQ. Je souhaite que ces intentions se confirment, et qu’elles puissent perdurer dans le temps, peu importe l’issue de l’élection générale du mois d’octobre 2026. J’espère que cela donnera aussi le courage à Monsieur le Ministre Jean-François Roberge, qui appuie d’ailleurs la candidature de Mme Fréchette, de lui aussi revenir sur ses précédents propos et accorder une mesure transitoire pour les personnes déjà présentes sur le territoire.
Ce qui demeure précieux dans n’importe quel programme d’immigration, c’est de la prévisibilité. Nous sommes des humains, chacun avec des parcours de vie à prévoir et non simplement des numéros ou un quota. Nous voulons simplement pouvoir compléter nos parcours d’immigration et projets de vie ici au Québec, selon les règles stables et prévisibles en vigueur au moment de notre arrivée. Nous contribuons à la vie économique de la province, nous ne sommes pas venus au Québec pour profiter des Québécois : on travaille, on étudie, on paye nos impôts, on parle le français, on a des amis québécois, des relations ici. On se sent simplement québécois à notre tour et on souhaite pouvoir continuer et pérenniser notre intégration après avoir investi autant de ressources économiques et humaines dans nos projets.
Propos recueillis par Hélène Robitaille-Hidalgo le 9 février 2026